09. avril 2015 · Commentaires fermés sur « Mapuche » de Caryl Ferey · Catégories: Lu, vu, entendu

Il a bien grandi Caryl depuis ses opus précédents : c’est toujours le même rebelle rocker engagé qui sait manier suspense et descriptions des minorités à un train d’enfer. Mais ce qui frappe dans Mapuche, c’est la virtuosité acquise tant dans la contextualisation historique que dans la langue par moments très poétique et la maîtrise du suspense.
Dans sa soif de dénonciation des exactions commises par les militaires argentins, Caryl s’est extrêmement bien documenté et nous permet de resituer cette période épinglant tout le monde au passage (le rôle des militaires français dans l’importation des méthodes de torture de la guerre d’Algérie, la responsabilité des USA et notamment Reagan dans leur acception tacite des juntes sud américaines préférables selon eux aux communistes, la participation active de l’église et la volonté d’ignorance de la communauté internationale pour ne pas perturber la coupe du monde de football 1978.)
Il brosse aussi le profil psychologique des tortionnaires et de leurs commanditaires et cette barbarie laisse pantois. Mais également le portrait des résistants et des touchantes Abuela pour qui « un pays sans vérité est un pays sans mémoire », luttant afin de permettre aux familles des 30 000 victimes enlevées par la dictature de faire leur deuil.
Il y a également de très belles pages d’écriture, notamment dans la description de la communauté indienne, via les sculptures Mapuche de Jana et du calvaire subi par Ruben, le détective poète vengeur. Également celle des destins brisés par « l’apropiador », l’adoption sauvage d’enfants de prisonnières accouchant sous X par des couples stériles proches du pouvoir et l’impossibilité à vivre de ceux à qui on a volé leur histoire : je ne suis pas prête d’oublier le destin tragique de Maria Victoria et de Miguel / Paula, frère et sœur réunis dans la mort.
Côté roman noir, on retrouve le côté « gore » propre au genre et dont Caryl a prouvé par le passé avoir la parfaite maîtrise. Mais de manière nouvelle, on découvre aussi une grande capacité à distiller le suspense et à mener le lecteur sur de fausses pistes, ce qui rend la lecture totalement « addictive » sur 445 pages.
En dépit de sa noirceur, le roman se termine sur une note d’espoir qui est peut-être le message que l’auteur souhaite adresser à l’Argentine des années 2010, un pays visiblement toujours mal en point malgré le lent retour à la démocratie (avec les anciens bourreaux masqués mais toujours présents) car frappée de plein fouet par la crise économique.
C’est un roman engagé et qui sous couvert d’un polar est bien plus : ne jamais oublier et continuer à se battre contre l’extrême droite. Essentiel par ces temps de retour de la peste brune…

             Sonia

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