04. janvier 2018 · Commentaires fermés sur « Grand âge » de Saint-John Perse · Catégories: Poèmes et Mots

Grand âge

Grand âge nous voici – et nos pas d’homme vers l’issue. C’est assez d’engranger, il est temps d’éventer et d’honorer notre aire.
Demain, les grands orages maraudeurs, et l’éclair du travail … Le caducée du ciel descend marquer la terre de son chiffre. L’alliance est fondée.
Ah ! Qu’une élite aussi se lève, de très grands arbres sur la terre, comme tribu de grandes âmes et qui nous tiennent en leur conseil … Et la sévérité du soir descende, avec l’aveu de sa douceur, sur les chemins de pierre brûlante éclairés de lavande.
Frémissement alors, à la plus haute tige engluée d’ambre, de la plus haute feuille mi-déliée sur son onglet d’ivoire.
Et nos actes s’éloignent dans leurs vergers d’éclairs…
A d’autres d’édifier, par les schistes et les laves. A d’autres de lever les marbres à la ville.
Pour nous chante déjà plus hautaine aventure. Route frayée de main nouvelle, et feux portés de cime en cime…
Et ce ne sont point là chansons de toile pour gynécée, ni chansons de veillées, dites chansons de Reine de Hongrie, pour égrener le maïs rouge au fil rouillé de vieilles rapières de famille;
Mais chant plus grave, et d’autre glaive, comme chant d’honneur et de grand âge, et chant du Maître, seul au soir, à se frayer sa route devant l’âtre… fierté de l’âme d’avant l’âme et fierté d’âge grandissante dans l’épée grande et bleue.
Et nos pensées déjà se lèvent dans la nuit comme les hommes de grande tente, avant le jour, qui marchent au ciel rouge portant leur selle sur l’épaule gauche.
Voici les lieux que nous laissons. Les fruits du sol sont sous nos murs, les eaux du ciel dans nos citernes, et les grandes meules de porphyre reposent sur le sable.
L’offrande , ô nuit, dans les préaux déserts et sous les arches solitaires, parmi les ruines saintes et l’émiettement des vieilles termitières, le grand pas souverain de l’âme sans tanière,
Comme aux dalles de bronze où rôderait un fauve.
Grand âge nous voici. Prenez mesure du cœur d’homme.

Saint-John Perse

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