23. novembre 2020 · Commentaires fermés sur Versant intime… Marie-Hélène Lafon · Catégories: Lu, vu, entendu

Merci à Catherine de nous proposer cette critique

« Le pays d’en Haut »

Grâce à une amie, j’ai découvert récemment Le Pays d’en haut de Marie-Hélène Lafon, dans la belle petite collection Versant intime, de chez Arthaud. Fabrice Lardreau, qui dirige cette collection, invite des auteurs à  parler de leur passion pour la nature et à dire en quoi elle est source de plaisir et d’inspiration.

Pourquoi vous parler de ce livre ?
D’abord parce que l’œuvre de Marie Hélène Lafon est, de mon point de vue, une des plus passionnantes et des plus singulières aujourd’hui. Mais aussi parce que ce livre est au cœur de notre intérêt pour les histoires de vie. Il s’agit en effet une sorte d’« autobiographie buissonnière », sous forme d’entretiens, autour du lieu fondateur qu’est pour elle le pays d’en haut.
Jusqu’à son départ pour Paris où elle étudie, puis enseigne les Lettres classiques, Marie-Hélène Lafon a vécu son enfance et son adolescence dans une ferme isolée du Cantal, précisément dans la vallée de la Santoire. C’est depuis ce lieu-là, ce pays premier, que s’élabore son travail d’écriture.
Un lieu qui façonne des gens un peu verticaux, austères et tenaces… C’est un fond dont je ne me suis jamais départie, et le travail d’écriture m’y confronte constamment ; ce nord du Cantal, ce pays perdu à 1000 mètres d’altitude, est fondateur, et le sauvage n’est jamais loin, il palpite sous l’écorce des choses.
   Ce n’est pas la première fois qu’on la suit dans ce rude pays de pierre volcanique et de solitude, ce haut plateau où, dit-on, il n’y a que deux saisons, l’hiver et le quinze août. La plupart de ses livres l’y ramènent. Et chaque fois on sait, on sent qu’elle parle d’une expérience vécue sensoriellement, sensuellement, dans un corps à corps amoureux avec sa terre originelle, expérience pour laquelle il lui a fallu trouver une écriture de la même matérialité, une écriture organique. Elle a véritablement forgé une langue puissante, charnue, pour dire ce pays gras, pelu, velu, ce pays sauvage qui est le sien.  Et dont je vous propose quelques échos.

Ce fond sauvage rupestre
Lorsque Fabrice Lardreau lui demande ce que représente pour elle le mot sauvagine qu’elle utilise avec délectation, Marie-Hélène Lafon répond :
La sauvagine qui suppose une violence toujours aux aguets représente pour moi l’envers du monde. Lorsqu’on a grandi dans un milieu comme le mien, on a une conscience instinctive de cette doublure secrète des choses.
Sauvagine appartient à une famille de mots tournant autour de la notion de sauvage et à tout ce qui est dans le paysage rappelle ce que l’on ne voit pas, les créatures non domestiquées par opposition aux bêtes de la ferme.
Tout éclair, si fugace soit-il, éveille un écho profond dans les cavernes intérieures où est tapie depuis toujours ma propre sauvagerie. J’ose croire que ce fond sauvage et rupestre n’a rien perdu de sa verdeur; le fait de vivre loin du pays ne change rien, le sortilège reste efficace. Je parle de sortilèges parce que cet enchantement du monde induit un rapport aux choses à la fois grave et très doux, vertigineux et jubilatoire.

  Quelque chose de très archaïque
Grandir dans une vallée comme celle de la Santoire, dans ce paysage-là, vous place d’emblée dans des situations très archaïques où il s’agit de faire face à la nuit, aux bêtes que l’on devine, aux peurs primordiales qu’elle attise.
Q
uelque chose en nous répond un lointain appel incarné par le corps du renard ou le cri de la chouette la nuit. C’est un cri plus qu’un chant, on ne l’entend pas à Paris si ce n’est aux lisières des bois de Vincennes et de Boulogne peut-être, mais ça demeure quelque chose de très archaïque même dans l’espace urbain.
Cet archaïsme est une base, un invariant humain qui demeure présent chez chacun d’entre nous, y compris chez les jeunes citadins biberonnés aux écrans que sont aujourd’hui mes élèves. Quelque chose ne bouge pas. Et je crois qu’il est primordial de maintenir ce fond animal, que je qualifie volontiers de rupestre. L’être humain déploie beaucoup d’énergie et d’ingéniosité pour affronter l’angoisse de sa finitude ; c’est à cela que renvoie la nuit profonde et ce qui remue, nous remue, en elle. La création sous toutes ses formes relève de cet élan vital pour faire face aux vertiges premiers. C’est austère et ardu ; il s’agit de tenir et de se tenir, de coller à la paroi face au vide, de continuer à mettre un pied devant l’autre, et de pousser la neige des jours avec son ventre.

La beauté du monde
J’ai eu très tôt, de manière puissante et quasi violente, conscience de la beauté de ce monde, sans pouvoir expliquer pourquoi. Personne autour de moi ne me disait que le pays dans lequel je grandissais était beau.

En contre-point, elle évoque la fragilité de ce pays, le discours des adultes répétant : « notre mode de vie va disparaître, on est les derniers indiens ».  Devant l’éventualité de l’effondrement de son monde, celui de la petite paysannerie de montagne, qu’elle ressent comme une sorte d’apocalypse suspendue, menaçante, il lui fallait préventivement en prendre plein les yeux. Sa manière de saisir ce monde menacé de disparition sera de l’arpenter avec régularité, de manière obsessionnelle, dit-elle. Je voulais rallier à pied tous les points visibles de l’horizon, embrassés depuis la maison ; je voulais avoir arpenté l’intégralité du territoire s’étendant autour de cette maison. Cela m’a procuré d’immenses et tenaces satisfactions, le sentiment d’un éblouissement permanent,  éblouissement qui n’a jamais cessé depuis.

Je me revois par exemple un dimanche après-midi de novembre. J’ai onze ans, je dois retourner le lendemain matin très tôt au pensionnat. Je me trouve au bord de la Santoire, devant les noisetiers dont je connais par cœur la silhouette, je sais jusqu’au bruissement de leurs feuilles en été. J’ai sous les yeux le cours de la rivière où les gouttes de pluie se mêlent à l’écume grise du cours d’eau. Cette scène m’arrête, c’est un sentiment d’exaltation sans mots, la conviction de me trouver devant toute la beauté du monde, ramassée là, rassemblée, au bord de la Santoire, un dimanche après-midi de novembre.

Une œuvre singulière
La lecture du Pays d’en haut est une belle façon d’entrer dans cette œuvre puissante qui, pour singulière qu’elle soit, n’est pas sans résonner avec d’autres aventures d’écriture. Je pense à  Maurice Genevoix, à Bergounioux, dont elle revendique le voisinage, parfois à Colette, et pourquoi pas au Delteil de la Delteillerie.
Après avoir sollicité les auteurs pour dire leur histoire sur le versant de l’intime, Fabrice Lardreau les invite à proposer quelques « morceaux choisis » parmi leurs lectures fondatrices. On ne sera pas étonné que Marie-Hélène Lafon avoue ses affinités avec Giono, Vialatte, Gracq, Jaccottet et La montagne de Jean Ferrat. Cette brève anthologie est précédée par deux pages magnifiques de sa main, qui sont une véritable déclaration d’amour à l’île première, une métaphore du pays d’en haut. Une île volcanique arrimée en pleine terre, en terre grasse et noire, pays perdu, hors d’atteinte, port de mer, triangle des Bermudes des cantons infimes, récurés, élimés, évidés, rabotés depuis des décennies par l’exode rural. Un pays qui n’en finit pas de finir, et, à force de finir, à force de tenir, ne finit pas tout à fait.
Mais les îles sont faites pour être quittées.
Dans ma vie attachement et arrachement ne se séparent pas. Le lien est indéfectible, ils me constituent. Je ne peux pas défaire de ce pli originel, pas seulement pour la douleur mais aussi pour la jubilation, la joie partagée d’être en pays haut.

On peut lire Marie-Hélène Lafon pour ce qu’elle dit de ce pays premier auquel elle revient sans cesse et sans jamais nous lasser, pour les histoires des gens de peu, des solitaires, des paumés, qu’elle raconte avec un regard aussi tendre qu’acéré, pour la beauté et la puissance de son écriture, et pour le plaisir de rencontrer une femme fière, rugueuse, énergique et généreuse, une femme verticale. On peut tout lire de Marie-Hélène Lafon, et en particulier, dans l’élan du Pays d’en-haut, deux petits ouvrages : Album et Chantiers.

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