26. février 2021 · Commentaires fermés sur … et Joseph Ponthus · Catégories: Actualités

De la part de Nadine P …

Voilà, Ponthus est mort !

Je retiens mes larmes qui tentent de jaillir pour quelqu’un que je ne connais pas. Mais est-ce cependant un inconnu. Je ne crois pas. Je lui avais écrit une lettre tant son livre m’avait foudroyée. J’ai sué avec lui en poussant les carcasses dans l’abattoir, j’ai respiré brièvement l’air en dehors de l’usine à l’heure de la pause, j’ai aimé son chien, sa compagne, son humour, sa force, son humilité, son courage, sa fatigue et sa loyauté, j’ai aimé tant et tant ses mots que lorsque j’ai su qu’il était malade et perdu, je l’ai caché aux proches à qui j’ai offert « A la ligne, feuillets d’usine » à Noël afin que jusqu’au bout de leur lecture, ils espèrent retrouver dans un autre roman – un jour – cette richesse d’écriture et cet aura. Eh bien non, c’est fichu, voilà : Joseph Ponthus est mort.
Le seul livre qu’il a écrit me transperce encore.

Lettre à Joseph Ponthus

Bonjour,

J’ai ouvert votre livre, lu deux pages et l’ai refermé.

Pas le bon jour !

J’ai ouvert votre livre, j’ai lu et je ne l’ai pas lâché, impossible d’ailleurs.

J’ai été happée, portée par cette instabilité, dans ce rythme (voulu) de vos phrases

coupées

bousculées.

Les images étaient là, les vôtres et les miennes, si lointaines pourtant.

Votre livre a été un choc. L’un des meilleurs livres que j’aie lu depuis des années.

Comme un film dont la lecture du sous-titrage semble tout à coup aisée, superflue, tant on est pris par l’histoire, j’ai très vite oublié l’absence de ponctuation, ou je m’en suis servie pour aller à votre cadence, mais à mon rythme. Parfois essoufflée, parfois apaisée.

Je courrais de ligne en ligne comme on peut courir derrière la pièce qui est partie trop vite sans son réglage finale.

J’étais très jeune quand je me suis retrouvée à l’usine. Rien ne m’y prédestinait sauf une grande incompréhension entre le système scolaire et moi. Je n’étais pas bête (c’est ce qu’on m’a toujours dit, comme un reproche à l’époque) mais pas assez disciplinée et concentrée sur les règles pour rester.

L’usine. Article découpé par mon père quelques mois avant sa mort, sa seule lettre, après que j’aie fait demi-tour devant l’épreuve du bac de français.

Pour moi, pas les abattoirs, pas les crevettes qui défilent, mais des pièces de télévision, ou des remorques de voiture.

Voir le givre déposé sur l’herbe devant les grilles et m’en réjouir, saliver en ouvrant ma gamelle assise sur un banc de pierre alors qu’elle n’a rien de fameux à offrir sauf un court moment de répit et de solitude après 5 heures enfermée sans pouvoir penser, avant d’y retourner. Me sentir curieusement légère car indépendante de tout ce qu’on m’a appris sur le monde. Savoir, savoir que quelque chose se vit à cet instant, que je ne peux connaître que là. Me douter, même à 18 ans, que je ne serai plus jamais la même après ça

Tâcher de raconter ce qui ne mérite pas

Le travail dans sa plus banale nudité

Répétitive

Des gestes simples

Durs

Des mots simples

Vous ne racontez pas l’usine, vous y êtes.

Et moi avec. C’est fin, poétique, rude, resserré, violent.

Odeurs, bruits, silence, échanges succincts mais suffisants.

Tout ce que je n’ai jamais su expliquer à mes fils, ou pas encore.

Pourtant ce n’est pas ce que j’ai retenu en lisant.

C’est lorsque je me suis mise à vous écrire que le passé a véritablement surgi curieusement !

Une vraie histoire du dedans.

Et une belle histoire d’amour, très belle histoire d’amour.

Pas un récit

Pas un documentaire

Témoin mais pas témoignage, pas une étude de cas.

Même en disant cela, je suis déjà dans l’observation donc, hors vérité.

C’est beaucoup mieux que ça.

Ne pas commenter serait l’idéal ! Pardonnez-moi si je me laisse aller à l’exercice.

Les images ont réapparu quarante plus tard, mais votre roman reste pour moi une vraie histoire, forte, la vôtre, le style et les mots sont largement au-dessus de mes émotions personnelles mêmes si elles se mêlent, parfois.

« Ce onze du mois est jour de paie

Le onze est à l’intérimaire

Ce que le cinq est au bénéficiaire du RSA

Le vingt huit du mois précédent au travailleur »

J’avais complètement oublié.

Cette course pour combler les 10 jours qui séparent le loyer à payer et le versement du salaire. La première image qui vient au réveil.

A vous lire, j’ai songé que nous, les femmes, nous avions peut-être dû traverser une autre lutte entre nous, lutte de rangs, de pouvoir, même là.

Pourquoi serait-ce différent d’ailleurs ?

Ou était-ce l’époque ? Je vous parle des années 75…

Dans l’usine « au rendement » où les hommes étaient majoritaires, 2 femmes pour 30 hommes, ou « à la chaîne » avec 10 hommes pour 100 femmes.

Je sais où je retournerais si c’était à refaire…

Une ouvrière à la pause avait écrasé sa cigarette par terre en me regardant après que j’aie nettoyé les toilettes.

Autre statut, en contrat d’intérim comme femme de ménage cette fois.

Montrer qu’on peut être au-dessus de quelqu’un, au moins au-dessus de celle qui nettoie, je l’ai compris bien des années plus tard.

On me faisait peut-être payer aussi cette insertion dans un monde qui ne resterait pas le mien. Sans voir ce que deviendrait ma vie, je le savais, elles aussi.

Une copine éphémère, collègue de chaîne, m’a dit un jour « Barre-toi, qu’est-ce que tu fais encore là ? » Le ton était rude, les mots acides. Elle qui n’avait pas le choix et était prise au piège sans doute pour longtemps, toujours, ne supportait pas que je reste volontairement. Un luxe qu’elle n’avait pas.

Merci, merci,

Désolée de ne savoir mieux vous dire mon ressenti de lectrice,

« J’ai beaucoup aimé » aurait peut-être suffi.

C’est un sacré cadeau que vous m’avez fait là et pas qu’à moi, le sapin accueillera votre livre, peut-être durant « la nuit du tofu » car mon plus jeune fils est végan !

La nuit du tofu, j’en ris encore.

Prenez soin de vous,

Nadine P.

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