09. septembre 2021 · Commentaires fermés sur des arbres … des textes … des 21 … · Catégories: Mots en partages, remèdes

21 juin 2021

Le rituel des confitures.

En découpant les oranges amères en fines rondelles, je revoyais le buffet de ma grand’mère sur lequel trônaient l’ocre doux de la confiture d’orange amère et le noir fuchsia de la confiture de mûres dans leurs pots de verre hexagonal légèrement terni, fermés par une mousseline blanche autour de laquelle s’enroulait un ruban rouge. Avec les mûres, l’orange amère appartenait, pour ma grand’mère, au cercle fermé des confitures nobles. Leur préparation obéissait à un rituel saisonnier immuable qu’elle perpétuait et, lieu et mémoire des femmes, elle en transmettait l’apprentissage des signes, ces morceaux de mémoire de moments et de lieux : le temps du carnaval pour l’orange, et la mûre au cœur de l’été, les bassines, les paniers et la grande marmite à confiture, les bocaux vides ressortis des placards, les étiquettes d’écolier au liseré rouge, la mise en place du cérémonial occulte et réservé aux initiées.

Je me rappelais la cueillette des oranges qui marquait la fin de l’hiver, les jours rallongeaient déjà et l’air bleu resplendissait de la douceur dorée des ciels d’hiver. Il faisait bon alors s’attarder sous les orangers, petits arbres odorants et amicaux, offrant leurs branches modestes et leurs fruits solides et voyants à nos mains avides qui se saisissaient, en un bref mouvement tournant, des sphères orangées à la peau rugueuse de petites vieilles ratatinées. Dans le grand jardin, les couffins se remplissaient et, déjà, l’on sortait les grandes bassines où allaient tremper durant toute la nuit les laides oranges aux contours si bosselées. Le lendemain, s’il faisait beau, ma grand-mère s’installait dans le jardin sous le grand tilleul et sortait la grande planche en bois pour détailler les oranges en fines rondelles.  Découper les oranges exigeait de la patience car la couche blanchâtre et spongieuse très épaisse et les très nombreux pépins qui en garnissaient l’intérieur engorgeaient la pulpe du fruit et devaient en être patiemment extirpés. Nous, les enfants, étions autorisés à faire de menues tâches : épépiner une orange, remplir le nouet de mousseline avec tous les pépins, passer les oranges une à une, ces petits riens nous suffisaient pour nous sentir embarquées dans une histoire, pas la grande Histoire avec ses grandeurs accidentelles mais celle de la durée immémoriale du petit, de l’humble,  de l’inattendu quotidien, de toutes ces sensations produites et reliées par des gestes, des fragments répétés qui, collés bout à bout, devenaient signes du temps consolidé, épaissi  par la mémoire des sens.

En silence, nous observions, attentives, le mouvement du couteau aiguisé qui allait et venait, éminçant l’âpre agrume en tranches régulières, extirpant les petits grains ovales, déshabillant la chair de sa robe blanchâtre.  Lorsque le couteau tranchait, un liquide légèrement teinté s’écoulait en de petites rigoles dans la bassine que ma grand’mère avait placée sous la planche, il noyait ses doigts d’un jus poisseux qu’elle essuyait sur son tablier à carreaux.  Nul ne parlait, la parole aurait encombré d’une distraction superflue la première étape du rite de passage de ces soleils orange à la palette charnue, pâteuse et grossière, brossés à grands coups de larges pinceaux rapides et qui allaient peu à peu se dissoudre en une épaisse et chaude coulée de confiture, célébrant l’alchimie des sucres.  Dans la grande jatte, les quarts de rondelles s’accumulaient, les lignes orange des zestes chevauchant la masse jaune orangé de la pulpe. Une odeur fraîche et sucrée volait dans l’air, le moment de déverser le sucre sur les fruits déchiquetés approchait : nous étions impatientes de voir la blanche pyramide des grains du sucre cristallisé se dissoudre peu à peu dans le suc des oranges et former un mélange sirupeux d’où surnageaient des petites crêtes d’un orange encore brillant. La jatte était recouverte d’une large mousseline pour une nuit entière avant que ne commence l’avant dernière étape : la cuisson de la confiture. Sans tarder, le lendemain matin, le petit déjeuner avalé, ma grand’mère versait dans la grande bassine en cuivre le contenu de la jatte. Elle rajoutait le jus de deux citrons puis commençait la cuisson. Bientôt, un magma rougeoyant se formait, traversé de remous, explosant parfois en geysers brûlants. « Attention » s’écriait-elle « éloignez-vous de la bassine, vous risqueriez d’être brûlées ». L’on percevait à son ton légèrement agacé, qu’elle eût préféré rester seule à surveiller sa confiture, affairée et pensive devant son fourneau à se revoir enfant peut être appuyée contre le tablier noir de sa mère, elle aussi, silencieuse,  guettant les remous du bouillon pour ne pas manquer le moment crucial où il  faudrait arrêter la cuisson sous peine de voir l’alliage se vitrifier ; pressée contre le flanc de sa mère, toutes les odeurs de la cuisine l’habitant encore,  le musc  frais du savon,  la douceur sucrée de son eau de cologne à la violette, le parfum apaisant et puissant de la soupe au pistou mijotant lentement sur un coin de la cuisinière, elle, enfant et  pressée maintenant à son tour par des enfants de sa lignée, surveillant la grande bassine cuivrée d’où surgiraient les bouillonnements, les claquements des bulles qui secoueraient la pâte visqueuse, et l’écume blanche recouvrant  l’ardente purée ambrée,  que l’écumoire raclerait à  la surface. Comme jadis, elle verrait les bulles mourant sans plus de conviction, et,  le désordre s’apaisant, le mélange mordoré prêt au remplissage des  pots. Ils attendaient ébouillantés, alignés en rangs serrés au garde à vous sur un large torchon blanc. Munie d’une grande cuillère au long manche, elles, la mère et l’enfant déjà aïeule retourneraient les pots et les rempliraient d’un geste précis et leste, sans jamais verser une seule goutte sur les parois de verre. Une fois les pots remplis, resterait l’ultime étape, celle qui devait décider de la bonne conservation de la confiture : répandre une fine couche de paraffine bouillante sur chaque pot afin de le fermer hermétiquement.  Elles feraient fondre les blocs de paraffine dans une casserole, la retirant lestement dès le point de fusion atteint afin que la paraffine, en débordant, ne s’enflamme pas, puis en rempliraient à ras bord méticuleusement les bocaux alignés sur le manteau de marbre gris de la cheminée.

Enfin, les pots pourraient être habillés de leur mousseline blanche sertie du ruban rouge et recevoir l’étiquette écrite avec la belle écriture d’écolière dessinant avec pleins et déliés traçant le nom de la confiture et l’année de sa cuvée. Année après année, les pots se serreraient sur l’étagère, offrant leurs reflets jaune mordoré et ocre rougi où l’on distinguerait encore les brins d’écorce d’orange se pressant contre les parois de verre, enfermant tout ensemble la mémoire du fruit et celle du temps de nos apprentissages.

Toute autre était le temps des mûres, temps bourdonnant du creux de l’été. La mûre est moins exigeante dans sa préparation mais sa cueillette est autrement plus sportive que celle des oranges. C’est même une bataille qu’il faut livrer et une longue marche pour aller la conquérir cette sauvageonne de confiture, combat contre les buissons épineux au long des chemins où, armées de bâtons, nous devions attraper les branches piquantes pour y cueillir les mûres noires et les déposer dans les petits paniers suspendus à nos bras.  Nous partions après le goûter pour éviter l’écrasante chaleur du midi et parcourions les chemins, les yeux furetant à la recherche des haies les plus chargées de   mûres dont la vue provoquait des cris de joie. « Par ici, grand’mère, c’en est rempli.  Viens nous aider, c’est trop haut ». Après trois bonnes heures de bagarres avec les ronciers, nous revenions toujours couverts de griffures. L’excitation de la chasse nous empêchait de ressentir la brûlure des égratignures. C’était à qui aurait ramassé le plus de mûres. Nous comparions fièrement nos paniers et rentrions toute excitées pour peser notre récolte.  Ma grand’mère nous félicitait pour notre courage et la quantité ramassée.  Les baies soigneusement débarrassées des impuretés rejoignaient la bassine à confiture où elles passeraient la nuit, ensevelies sous une montagne de sucre. Le lendemain matin, sans plus attendre, l’on procédait à la cuisson de la purée violacée.  La mûre est bonne fille et se laisse transformer rapidement en cette voluptueuse pâte aux profonds reflets noir pourpre. Déjà, ma grand’mère nous demandait de l’aider à passer à la moulinette la bouillie bouillante afin d’en extraire les petits grains qui déparaient la confiture et gâcheraient le plaisir de la dégustation. Le bras se fatiguait vite à tourner la manivelle et nous nous relayions pour venir à bout de cette fastidieuse étape. Il fallait se hâter pour ne pas laisser se refroidir la confiture.  Sur un grand torchon les pots stérilisés à l’avance attendaient que ma grand’mère y dépose méticuleusement de grandes cuillerées de la chaude purée. Une coulure de paraffine et le tour était joué : la confiture d’été allait rejoindre sur le buffet   les bocaux orangés. Et il restait toujours un fond de confiture, inapte à remplir tout un pot, nous le dégustions alors le jour même au goûter sur de grosses tranches de pain frais.  L’été tirait déjà à sa fin, les nuits plus fraîches et plus longues annonçaient déjà la rentrée des classes et le départ, laissant notre grand’mère à son silence retrouvé, regardant aux branches des orangers poindre les bourgeons de la future récolte.

Ma grand’mère n’est plus et il me revient de continuer, comme si je n’avais pas avance dans le temps mais reculé, cette transmission des mêmes gestes taiseux, éphémères, presque humbles d’un temps qui n’a pas de limite et s’écoule à l’abri modestement à tout petits pas du tic-tac d’une horloge.   

Jehanne


21 juillet 21

Volée de balançoire, cris d’effroi et de plaisir mêlés.

Ciel penché, têtes à l’envers, sifflement du vent

Envols de jupes et de cheveux très haut

Les cordes se tendent et grincent,

Le vieux chêne tout secoué gémit et se plaint

Se plaint de sa vieille branche blessée,

Des crieries à faire trembler ses feuilles,

Des grincements de la balançoire usée, vieille aussi

A effrayer ses hôtes coutumiers,

L’arbre pleure sa jeunesse enfouie au profond de son être

Là, en deçà, en bas

Le mouvement pendule de la balançoire racle, craque, martèle

Suspendu aux grains de temps, lequel s’en va emportant son passé,

Laissant sa mémoire trouée, enivrée et boueuse

Lui vient alors du profond de son âge

Les bruits gravés dans les plis de l’écorce, piaillerie,

Bruissement, stridulation, gueulement et les voix,

Des voix échevelées accrochées à sa branche,

Des têtes éperdues de plaisirs éphémères,

 De désirs d’éternité hurlant,

Et il en rit, poussant ce temps rempli au mitan de son être.

Jehanne


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