15. décembre 2022 · Commentaires fermés sur Pour ne pas oublier Christian Bobin … · Catégories: Mots en partages, remèdes

Catherine S. nous invite à continuer à lire, à écouter Christian Bobin, l’homme, ce poète …


La parole vraie de Christian Bobin
Libération 27 novembre 2022

Une simplicité, une légèreté, «la parole vraie», disait-il lui-même.
Sa prose touchait une large foule de fervents lecteurs, épris d’une écriture qui parlait de lumière, de pureté, de beauté, d’amour et d’enfance («le vivant en soi»). «Il n’y a pas d’autre raison de vivre que de regarder, de tous ses yeux et de toute son enfance, cette vie qui passe et nous ignore», écrivait Christian Bobin dans la Nuit du cœur (2018). Le poète n’a «jamais rien fait d’autre que de regarder» et «écrire est une branche de l’arbre du regard». Dans la Nuit du cœur, l’auteur passe une nuit dans la chambre numéro 14 de l’hôtel Sainte-Foy, qui donne sur un flanc de l’abbatiale de Conques. C’est un observatoire sur le menu monde et lui reste l’impression d’avoir vécu une transfiguration à son retour chez lui, au Creusot (Saône-et-Loire). Dans cette ville ouvrière où il était né le 24 avril 1951 («Je suis né dans un
berceau d’acier») et qu’il n’avait quasiment pas quittée («Voyager ? Non, non. J’ai horreur de ça»), Christian Bobin est mort à 71 ans. Gallimard, son éditeur depuis 1989 et la Part manquante, l’a annoncé vendredi.
On dit de lui que c’était le poète de la nature et des petites choses, un contemplatif mais aussi un sulpicien, car d’autres ont critiqué la candeur, les bons sentiments, les petits oiseaux et le ciel bleu bonheur. «On veut m’enfermer dans la cage de la mièvrerie, disait-il à Libération en 2012. Mais cette cage est vide. Je ne l’ai jamais habitée. J’écris sur des choses très pures, des sentiments profonds, tragiques, heureux de la vie. La vie désertée, percée d’écrans. Si je parle de la joie, c’est parce qu’elle se détache du noir.» Qu’importait ce qu’on disait de lui, il continuait à œuvrer à l’écart, loin de Paris, dans un deux-pièces- cuisine sur la colline du Creusot, d’abord, avec une «chambre d’écriture» ornée de l’image d’un Christ du Greco et d’un Babar en feutre. Puis dans une maison à la lisière d’un bois, à une dizaine de kilomètres de la ville, la vue pleine nature ayant remplacé celle de l’usine. Peut-être songeait-il aux éreintements auxquels il eut droit autant que de louanges qui lui ont fait écrire dans l’onirique le Muguet rouge : «Le pavé parisien a la dureté d’un dogme. Un éclair d’insensibilité monte des chaussures au
cœur.» C’est son dernier texte paru, en octobre, en même temps qu’une anthologie d’œuvres choisies en Quarto, les Différentes Régions du ciel.
«L’évidence d’une écriture simple, limpide»
Fils d’un professeur en dessin industriel et d’une mère calqueuse, tous deux employés aux usines Schneider, Christian Bobin a commencé à écrire à 15 ans, «comme un bégaiement». Il racontait avoir été marqué adolescent par un texte de Rilke «qui disait : “Les morts se mettent à table.” L’image m’a plu. […] Je savais déjà ce que je ne ferais jamais : me mettre à table avec les morts, mener une vie éteinte, privé de joie, résignée.» Après des études de philosophie et une coopération en Algérie, il a notamment travaillé à la bibliothèque municipale d’Autun, a été guide à mi-temps à l’Ecomusée du Creusot. Depuis 1990, le
poète se consacrait à l’écriture.
C’est à la fac de Dijon qu’il rencontre son premier éditeur, Laurent Debut, qui a créé les éditions Brandes et chez qui il publie son premier ouvrage Lettre pourpre en 1977. «Ce qui m’a séduit chez lui, disait Laurent Debut en 2012, c’est l’évidence d’une écriture simple, limpide, sans affectation. C’était nouveau à
ce moment-là.» Bobin a continué à produire avec régularité des textes courts en prose, petits livres modestes, pointillistes, entre essai et poésie, toujours chez Brandes, mais aussi chez Paroles d’aube, Le temps qu’il fait, Théodore Balmoral et Fata Morgana.
Une petite robe de fête (Gallimard, 1991) rencontre le succès.
En 1992, c’est le Très-Bas, méditation sur saint François d’Assises, qui confirme l’engouement avec plus de 200 000 exemplaires vendus, et qui est récompensé du prix des Deux- Magots. Cela lui apporte «un peu plus de liberté pour continuer à écrire». C’est sans doute en raison de cette soudaine, précieuse et
en même temps gênante visibilité, que Bobin se lance pour la première fois dans un roman en 1995, avec la Folle allure, l’histoire d’une jeune femme qui tourne le dos à la société et se retire du monde pour faire le bilan de sa vie. L’écrivain avait pensé l’intituler Disparaître et en disait, dans un entretien au Parisien le 16 septembre 1995 : «Je pense que si on écrit, c’est qu’on a un goût plus ou moins conscient d’effacement.» L’année suivante, la Plus que vive rend hommage à son amie Ghislaine, morte à 44 ans d’une rupture d’anévrisme. C’est elle qui l’avait encouragé à ses débuts. Plus de quarante ans plus tard, ce singulier poète laisse derrière lui plus d’une cinquante de livres, tendus vers l’angélisme. Dans la Nuit du cœur : «Les poèmes sont des pièges qu’on pose dans la forêt du langage et qu’on recouvre de silence. On vient de temps en temps les relever, voir si un ange s’est fait prendre. On reconnaît un ange à son humanité ».

____________________________

Lecture d’un extrait de son livre « La plus que vive ».

____________________________

La rediffusion de « L’heure bleue » de décembre 2018 où il s’entretenait avec Laure Adler sur France Inter.

Je vais traverser cet hiver en silence,
on ne peut s’approcher d’une rose rouge qu’en silence.
J’ai au cœur un tourment de bois noir,

je vais laisser tout ça virer au rouge et au clair.
Christian Bobin

Commentaires fermés.